Au fond d’une très sombre forêt se cache la clairière des farfadets. Arriver à elle est un véritable parcours du combattant : il faut passer à travers d’étroits et sinueux chemins, se perdre, se retrouver et se perdre à nouveau, entendre le hurlement du vent dans les branches des arbres dénudés et le mugissement des animaux sauvages ; bref c’est pratiquement impossible.

La forêt des farfadets-Leela Tamuz
par Leela Tamuz, 8 ans, de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme, France)

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Au fond d’une très sombre forêt se cache la clairière des farfadets. Arriver à elle est un véritable parcours du combattant : il faut passer à travers d’étroits et sinueux chemins, se perdre, se retrouver et se perdre à nouveau, entendre le hurlement du vent dans les branches des arbres dénudés et le mugissement des animaux sauvages ; bref c’est pratiquement impossible.
Seuls quelques êtres peuvent l’atteindre, ce sont les farfadets ! Ces petits lutins très malins et remplis d’imagination sont à l’origine de nombreuses histoires. Ils les inventent, les façonnent, les récitent comme des poésies et lorsqu’elles sont prêtes, ils les soufflent aux creux des oreilles des humains pour, qu’à leur tour, ils les racontent et en fassent des livres entiers, remplis de poèmes, de contes et de romans.

Tout farfadet qui imagine une histoire et qui la transmet aux humains doit la retranscrire sur un parchemin d’or qu’il classe précieusement dans l’immense bibliothèque cachée. Cette dernière se trouve au cœur même de leur clairière. Le farfadet Haleau en est le gardien, il veille à ce que personne ne vole les histoires, ne les copie ou ne les détruise. Il protège la bibliothèque et ses trésors comme une mère protège ses enfants. Chaque matin, après avoir rasé sa petite barbe et enfilé son petit bonnet, Haleau quitte le tronc d’arbre où il habite, se rend dans la clairière, vérifie que toutes les histoires sont bien à leur place, s’assied à son petit bureau et en attend de nouvelles, mais tout cela c’était avant.

Aujourd’hui, les farfadets ne savent plus comment intéresser ces hommes qui ont transformé leur belle forêt en gigantesque zone commerciale. De toute la forêt, il ne reste que la clairière des farfadets et quelques arbres autour. Mais la clairière n’a plus rien d’une clairière, il s’agit d’un petit espace de verdure coincé entre deux énormes parkings. Les rares farfadets qui ont survécu, dont Haleau, vivent dans la pollution constante, au milieu de l’infâme défilé des voitures grises des humains qui circulent toute la journée tels des automates. Les farfadets ont cessé d’inventer des histoires. A quoi bon ! Les humains semblent ne s’intéresser plus qu’aux chiffres ! Combien ils ont gagné, combien ils ont perdu, combien de forêt ont-ils détruit l’an passé ? Les farfadets trouvent que les humains ont perdu toute étincelle de vie. Même les enfants ont perdu leur imagination, les petites filles ne s’imaginent plus en princesse attendant leur prince charmant et les jeunes garçons ne leurs répondent plus qu’il est nul et qu’eux sont des super-héros. On ne raconte plus d’histoire aux nourrissons pour qu’ils s’endorment la tête pleine de beaux rêves. Les farfadets voient bien que les humains ont oublié les histoires et que, sans elles, le monde est comme vide.
Alors, après une énième journée passée à contempler ce désastre sans archiver la moindre nouvelle histoire, Haleau, le farfadet bibliothécaire, décide de prendre les choses en main : il va recommencer à raconter des histoires et à les insuffler aux humains.

Le lendemain, Haleau observe toutes les personnes qui passent à bord de leurs voitures, toutes celles qui reviennent de leurs courses les bras chargés de choses inutiles, aucune ne semble assez curieuse pour prendre le temps d’écouter une histoire. Alors, Haleau attend, il attend encore et encore… Puis, soudain, à l’heure de la sortie de l’école, un groupe de jeunes garçons pressés d’aller s’acheter des bonbons passe en courant devant lui. Mais, un des enfants reste en retrait ; il n’a pas l’air très pressé contrairement à ses camarades. Il regarde le ciel, les oiseaux, les nuages puis il s’assied sur la souche d’un des arbres coupés et soupire. Haleau a trouvé celui qu’il cherchait, reste maintenant à parler au garçon sans lui faire peur. Confiant, le farfadet s’approche et dit d’une voix très douce :
• « Pourquoi es-tu si triste ? »
• « Parce que ma maitresse a donné une mauvaise note à mon travail, trop d’imagination selon elle… » répond le garçon dans un nouveau soupir, sans même se retourner pour voir qui lui avait adressé la parole.
• « TROP d’imagination ! Est-ce possible ?! » s’écria Haleau
Cette fois ci le garçon se retourna vivement. Quelqu’un d’autre que lui s’intéressait-il à l’imagination ?
D’abord il ne vit personne, puis, lorsqu’il regarda vers le bas, il vit un petit lutin, au chapeau pointu, rouge de colère. Le garçon se mit à rire aux éclats devant Haleau, non pas pour se moquer mais parce que la scène était vraiment comique. La colère du farfadet retomba immédiatement et il dit au garçon :
• « Arrête de rire comme une baleine et dis-moi ton nom ? »
• « Je m’appelle Martin », répondit le garçon après s’être calmé.
• « Eh bien, Martin, je dois te raconter une histoire. »
Et Haleau commença son récit : il lui parla de la forêt, de la bibliothèque, des histoires, mais aussi des humains et de leurs manies. Martin écouta très attentivement et lorsque le farfadet eu terminé, il déclara :
• « Je sais comment faire pour ramener les histoires dans les cœurs des Hommes ! Mon père travaille comme agent de sécurité à la Grande Bibliothèque Poussiéreuse. C’est là que sont conservés tous les romans, tous les poèmes, tous les contes, toutes les nouvelles, bref toutes les histoires. Les gens n’y viennent plus depuis des années, il suffit de s’y introduire, de recopier les histoires, et de les raconter ! »
Haleau, une lueur d’espoir dans les yeux le gronda gentiment :
• « Pas besoin d’entrer là où l’on ne le peut pas. Je t’ai dit qu’il y avait un exemplaire de toutes les histoires dans la bibliothèque cachée et que j’en suis le bibliothécaire. On peut donc facilement en recopier autant que l’on veut. File vite chercher beaucoup de papier et des stylos et prépare ton poignet. »
Quelques minutes plus tard, Martin était de retour avec des piles entières de cahier et de stylo, il s’exclama :
• « La caissière m’a regardé bizarrement avec tout ce bazar. »
• « Peu importe ! » répondit Haleau, « le plus important c’est que tu l’aies ton bazar ! »
Ensuite Haleau lui proposa de le suivre et l’emmena au cœur de la clairière. Martin pensa qu’il devait y avoir un enchantement qui protégeait ce lieu car, depuis le parking, il lui semblait impossible que ce petit bout de forêt décrépi abrite un endroit aussi fantastique. Martin eut à peine le temps de s’asseoir qu’il se retrouva avec des tonnes de contes de fées et de poèmes à recopier pendant qu’Haleau partait à la recherche de tous les autres farfadets.

A la tombée du jour, ils avaient déjà copié une cinquantaine d’histoires. Martin rentra chez lui et promit de revenir le lendemain après l’école. Les farfadets, eux copièrent une nuit entière. Ils ne sentirent pas la fatigue tellement ils appréciaient cette sensation retrouvée. Martin leur avait redonné espoir. Plusieurs jours passèrent ainsi et ils eurent bientôt plus de mille histoires. Les nuits suivantes, les farfadets se mirent à se glisser dans les maisons et à raconter dans les creux des oreilles des enfants de belles histoires.
Au fur et à mesure les enfants changèrent, les petites filles et les petits garçons demandèrent à nouveau des déguisements à leurs parents juste pour le plaisir d’incarner un personnage imaginaire. Les adultes ne comprenaient pas ce qui se passait, eux qui depuis des années pensaient tout savoir étaient complètement déboussolés et certains se mirent également à changer.

Ce fut long mais au bout de vingt ans, les hommes étaient redevenus curieux. Ils choisirent de diminuer le nombre de centres commerciaux au profit de parcs et de jardins. Ils replantèrent la forêt des farfadets et toutes celles qu’ils avaient détruit. La Grande Bibliothèque Poussiéreuse fut totalement rénovée et Martin en devint le bibliothécaire. Sa première décision fut de la renommer en Grande Bibliothèque des Histoires. Les maitresses recommencèrent à interroger les élèves pour stimuler leur imagination et les adultes quittèrent leurs écrans et leurs calculs pour retrouver le plaisir d’être ensemble et de raconter des histoires.
Le rôle d’Haleau dans cette métamorphose est longtemps resté inconnu. J’espère que, grâce à cette histoire, vous resterez toujours curieux, prêts à entendre de nouvelles histoires car, c’est sûr, un monde sans imagination, sans histoire, est un monde qui se meurt.

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